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Citoyen LinkedIn

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À l’échafaud, citoyen LinkedIn.

Vingt-et-un ans que ce régime absolutiste dure. Vingt-et-un ans d’un chien sans plumes. Un chien triste et affamé qui bouffe l’espoir et la vanité humaine. Le géant américain de la communauté du boulot a été créé au mois de mai 2003. Et ça m’étonne. Le pays où le muguet printanier n’existe pas, où la fête du travail est célébrée au mois de septembre, à la veille de l’automne. C’est symbolique, non ? LinkedIn est né là où les lois du travail rentrent bien dans une boîte en carton, comme celles qu’on voit dans les films.

-Bonjour Monsieur, vous êtes viré, allez hop, dépêchez-vous, prenez votre boîte, et débarrassez votre bureau. Pas de muguet, pas de bisous.

Ce tentacule de Microsoft est une plateforme qui abrite une communauté de plus d’un milliard de membres vivant dans plus de 200 pays. Sa faune variée est pleine de PDGs, de coachs, mais surtout de petits poissons du fond. Les nettoyeurs contents de recevoir des miettes des requins.

En parlant de la mer, cela m’évoque le surf. La boîte californienne surfe dans les algorithmes insondables, comme le font tous les réseaux sociaux. Sauf que dans ce cas, les objectifs d’échanges seraient a priori plus ‘nobles’ : le développement de carrière construit sur une promesse de connections robustes. Malgré tout, LinkedIn n’opère pas que sur un cliché psychologique: plus de connections, plus d’opportunités. Cela crée une déferlante d’ influenceurs sanguinaires, de vampires qui bouffent des likes. Et comme des requins blancs, ils reniflent une goutte de sang diluée dans des millions de litres d’eau.

Il y a quelques jours, j’ai écrit un petit texte sur ce que je croyais être intéressant : followership. Dix minutes après, quelqu’un a mis un commentaire. J’étais quand même contente de voir qu’ un être humain en dehors de ma famille a liké mon commentaire aussi vite. Bof, le commentaire était juste une invitation : voilà, notre communauté followership. Une sorte d’avis: madame, vous manquez d’originalité, ouvrez vos yeux, nous sommes là.

Alors on danse !

C’est typiquement le genre d’ échange LinkedIn : au ras des pâquerettes. Les liaisons sont au mieux superficielles, à l’exception de quelques-unes. Le même cirque que dans tous les réseaux sociaux. Au moins cela produit des bons mêmes avec tous types de blagues genre : CV vie réelle versus fiction linkedienne. Sur LinkedIn des cours médiocres deviennent des milestones incontournables d’une vie pleine de réussites. En fin de compte, qui oserait être un plouc échoué dans la vie ?

Et pourquoi je continue là ? C’est l’enjeu, le nouvel ordre opérationnel pour trouver un boulot. Une vitrine d’exposition Red Light. Nous sommes les putes du monde du travail. Au moins, celles d’Amsterdam ont leur syndicat.

En déroulant ma timeline je vois un peu de tout : le mec qui donne des formules magiques pour faire de l’argent avec l’IA, une chirurgie cardiaque, la nana qui parle des horreurs de la vie académique, le dernier algorithme pour classifier un type rare de cancer, quelqu’un qui a un petit bébé et vient de perdre son boulot. Ce genre de choses me rappelle toujours un RER à l’ horaire de pointe (au Brésil).

J’ essaie quand même mes petits textes : 4 likes. Ça casse pas trois pattes à un canard !

Un nouveau message dans ma boîte. Ce serait un headhunter ? Coucou, c’est le monsieur LinkedIn qui m’offre 50% de remise sur deux mois pour devenir un membre premium, 5 étoiles. Apparemment, jusqu’à ce moment-là, je ne mérite qu’ une seule. En plus, il faut avoir de la thune pour s’abonner en profitant des cours inratables et des petits conseils personnalisés. J’ai déjà payé cette arnaque pendant un an, et ben, non, merci. J’imagine que ça doit être un truc lucratif, pas pour moi.

La petite cloche rouge, l’espoir qui sonne. J’ appuie dessus : une opportunité unique pour appliquer mon expertise exceptionnelle (apparemment est-t-elle 5 étoiles à ce moment-là) dans un texte collaboratif. La vérité derrière cette invitation honteuse, un boulot bénévole pour entraîner leur IA !

Et comme je ne suis pas spéciale, l’algorithme va m’envoyer 50 offres de boulot qui n’ont rien à voir avec ce que je fais. Même après avoir passé des journées en remplissant leurs formulaires kafkaïens.

Les temps sont durs pour les rêveurs, mais ils sont encore plus durs pour la populace qui bosse. Les temps demandent des astuces qui vont au-delà d’un bon CV ou de l’effort. Les temps sont bons pour les petits rois de l’internet, ce sont les temps des influenceurs qui font plus de bruit et d’argent. Ce sont les temps des institutions bâties sur des algorithmes qui mangent nos données comme des ogres.

Nous ne pouvons que rester devant la grille dorée de Versailles en attendant les vagues d’une nouvelle révolution coupe-tête.